Les outremers
L'outremer, bien plus qu'un bleu
Parmi les pigments employés dans les beaux-arts, les outremers occupent une place particulière. Leur histoire commence avec le lapis-lazuli, une pierre précieuse recherchée depuis l'Antiquité, et se poursuit au XIXᵉ siècle avec la mise au point d'un pigment synthétique qui bouleverse les pratiques picturales.
Si le bleu outremer demeure de loin le plus connu, cette famille pigmentaire ne se limite pas à une seule couleur. Elle comprend plusieurs nuances de bleu, mais aussi des outremers verts, violets et rosés, dont les compositions et les procédés de fabrication présentent certaines particularités.
Il convient toutefois de distinguer les pigments proprement dits, leurs variantes chromatiques et les appellations historiques ou commerciales, qui ne correspondent pas toujours à des substances différentes.
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Du lapis-lazuli à l'outremer naturel
Le nom « outremer » évoque l'origine lointaine du lapis-lazuli, acheminé vers l'Europe depuis les régions d'Asie centrale, notamment le Badakhshan, dans l'actuel Afghanistan.
Cette roche est constituée de plusieurs minéraux, parmi lesquels la lazurite, responsable de sa coloration bleue, mais aussi de la calcite et de la pyrite.
Obtenir un pigment d'un bleu intense à partir de cette pierre exigeait un travail considérable. Après broyage, la matière devait être purifiée afin de séparer les particules bleues des autres constituants de la roche.
À partir du Moyen Âge, des procédés utilisant notamment des cires, des résines et des solutions alcalines permirent d'améliorer cette séparation.
Les premières extractions fournissaient les bleus les plus purs et les plus recherchés. Les fractions suivantes donnaient des pigments moins intenses, parfois grisâtres, connus sous le nom de cendres d'outremer.
La rareté du matériau, les difficultés de transport et la complexité de sa préparation expliquent le prix exceptionnel de l'outremer naturel, longtemps réservé aux réalisations les plus prestigieuses.
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L'invention de l'outremer synthétique
Au début du XIXᵉ siècle, les chimistes cherchent à reproduire artificiellement la couleur du lapis-lazuli.
En France, la Société d'encouragement pour l'industrie nationale organise un concours destiné à obtenir un outremer de qualité à un prix accessible.
Jean-Baptiste Guimet met au point un procédé de synthèse en 1826. Son pigment, récompensé en 1828, est bientôt commercialisé sous le nom d'« outremer français ».
Presque simultanément, le chimiste allemand Christian Gmelin développe également une méthode de fabrication.
L'outremer synthétique est obtenu à partir de matières premières relativement communes, notamment des composés aluminosilicatés, des sels de sodium et du soufre, soumis à des traitements thermiques contrôlés.
Cette découverte transforme profondément le marché des couleurs. Le bleu autrefois réservé aux commandes les plus coûteuses devient progressivement accessible à un nombre beaucoup plus important de peintres, d'artisans et d'industries.
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Composition et origine de la couleur
Les outremers appartiennent à la famille des aluminosilicates contenant des espèces soufrées.
Dans le bleu outremer, la couleur est principalement liée à la présence de certaines espèces chimiques du soufre emprisonnées dans la structure minérale.
La nature et les proportions de ces espèces colorantes, ainsi que les conditions de fabrication, influencent la nuance obtenue.
La couleur ne dépend donc pas simplement de la quantité totale de soufre incorporée au pigment.
Cette particularité permet d'obtenir plusieurs colorations à partir de matériaux chimiquement apparentés.
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Les différentes varités d'outremer
* Les bleus outremer
Le bleu outremer synthétique, généralement identifié par le code pigmentaire PB29, présente une gamme de nuances allant du bleu relativement clair au bleu profond et violacé.
On rencontre notamment les appellations « outremer clair », « outremer foncé », « outremer à nuance verte » ou « outremer à nuance rouge ».
Ces désignations décrivent principalement des différences chromatiques. Elles ne correspondent pas nécessairement à autant de pigments distincts.
L'outremer foncé, souvent associé à la dénomination commerciale « outremer français », demeure une référence importante dans les gammes de couleurs pour artiste.
* L'outremer vert
L'outremer vert est notamment connu comme une matière pouvant apparaître au cours de la fabrication de l'outremer synthétique.
Il ne faut pas le confondre avec un bleu outremer simplement qualifié de « nuance verte ».
Son histoire et ses applications pigmentaires méritent une étude particulière.
* L'outremer violet
Le violet d'outremer, référencé PV15, appartient également à cette famille.
Son développement industriel remonte notamment aux recherches menées en Allemagne au XIXᵉ siècle.
Il présente généralement une coloration violette à tendance rosée. Malgré sa bonne stabilité à la lumière, son pouvoir colorant relativement faible limite certains de ses emplois en peinture.
* Les outremers rouges et roses
Contrairement à une idée parfois répandue, l'appellation « rouge d'outremer » n'est pas nécessairement erronée.
Des pigments ainsi désignés ont effectivement été fabriqués, notamment à partir de transformations chimiques d'outremers synthétiques.
Leur coloration correspond généralement davantage à un rose violacé ou à un violet rougeâtre qu'à un rouge franc.
Il convient cependant de distinguer ces produits du bleu outremer à nuance rouge, qui reste un pigment bleu.
Les appellations anciennes et les références pigmentaires modernes devront être examinées séparément pour éviter toute confusion.
* Les outremers gris
La dénomination « gris d'outremer » demande quelques précisions.
Elle peut notamment évoquer les fractions grisâtres issues de l'extraction de l'outremer naturel, sans nécessairement désigner une variété chimique indépendante.
L'existence d'autres produits commercialisés sous cette appellation reste à documenter.
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Propriétés et comportement en peinture
Les bleus outremer sont appréciés pour leur intensité chromatique, leur transparence relative et leur bonne résistance à la lumière.
Leur pouvoir couvrant varie selon la granulométrie, la formulation et le liant utilisé.
Ils peuvent être employés à l'huile, à l'aquarelle, à la gouache et dans différentes techniques picturales.
Ils présentent toutefois une sensibilité chimique notable aux milieux acides, susceptibles d'altérer les espèces soufrées responsables de leur coloration.
L'outremer ne doit donc pas être considéré comme universellement compatible avec tous les matériaux.
* La maladie de l'outremer
Certaines peintures contenant de l'outremer ont présenté, au cours du vieillissement, une modification de leur aspect : blanchiment, ternissement ou perte de profondeur du bleu.
Ce phénomène, traditionnellement désigné comme la « maladie de l'outremer », constitue un sujet important pour la conservation des œuvres.
Ses mécanismes peuvent mettre en jeu plusieurs facteurs, notamment les interactions entre le pigment, le liant et l'environnement.
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Les outremers dans l'histoire
* Une couleur de prestige
Dans la peinture médiévale et renaissante, l'outremer naturel est fréquemment associé aux commandes prestigieuses.
Son emploi pour les manteaux de la Vierge illustre particulièrement cette valeur matérielle et symbolique.
Chez Raphaël, certaines œuvres conservent des couches de glacis réalisées avec du véritable outremer naturel, dont la présence a été confirmée par des analyses scientifiques.
* Vermeer et la richesse des bleus
Au XVIIᵉ siècle, Johannes Vermeer utilise l'outremer naturel dans plusieurs de ses peintures.
Son emploi de ce pigment précieux s'inscrit dans les pratiques raffinées de la peinture néerlandaise, où la qualité des matériaux contribue aux effets de lumière et de profondeur.
* Ingres et le nouvel outremer
Jean-Auguste-Dominique Ingres compte parmi les premiers artistes à expérimenter l'outremer synthétique de Guimet.
En 1827, il l'utilise dans L'Apothéose d'Homère, témoignage particulièrement intéressant de l'introduction de ce pigment dans les beaux-arts.
* Yves klein et l'intensité du bleu
Au XXᵉ siècle, Yves Klein donne une nouvelle dimension artistique à l'outremer synthétique.
Son International Klein Blue (IKB) repose sur l'association d'un pigment bleu outremer et d'un liant choisi pour préserver l'intensité visuelle de la poudre pigmentaire.
Le bleu n'est alors plus seulement un moyen de représentation : il devient le sujet même de l'œuvre.
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Artisanat & industrie
L'outremer synthétique connaît rapidement des applications dépassant les beaux-arts.
Il entre dans la coloration de papiers, d'encres, de textiles, de savons et de divers matériaux industriels.
L'un de ses emplois les plus étonnants est l'azurage du linge : une très faible quantité de bleu permet de compenser visuellement les tonalités jaunâtres des textiles blancs.
Cet usage domestique, aujourd'hui largement oublié sous sa forme traditionnelle, témoigne de la diffusion considérable d'un pigment autrefois réservé aux œuvres les plus coûteuses.
L'outremer a ainsi traversé des domaines très différents, de l'enluminure précieuse aux productions industrielles, tout en conservant une place particulière dans l'imaginaire des couleurs.
Liens externes
[1] , [5]. Institut national d'histoire de l'art — entrée consacrée à l'ocre jaune - 25 octobre 2023
[2] La matière première — Grotte de Lascaux, ministère de la Culture
[3] Cavallo et al., 2018 (Wiley)
[4] Institut national d'histoire l'art — entrée consacrée au jaune de Mars - 25 octobre 2023
[6] , [10] Ministère de la Culture — Les terres colorantes — Fiche conseil (PDF)
[7] BRGM — Schéma départemental des carrières de l’Yonne – Révision de la carte des ressources en matériaux de carrières — Rapport final (PDF) , BRGM — Évaluation des ressources et potentiel de valorisation des matériaux argileux de La Réunion — Rapport (PDF)
[8] , [11] Ocres de France — La fabrication de l’ocre
[9] Société des Ocres de France — Ocre jaune foncé JFLES (Jaune Foncé Lavé Extra Supérieur)
[12] CultureSciences-Chimie (ENS) — La fabrication de l’ocre, Emma Monnier, 24 avril 2023.
[13] Institut national d'histoire de l'art — entrée consacrée à l'ocre d'Oxford - 25 octobre 2023
[14] Terres et Couleurs — Production d'ocre dans la Nièvre
[15] Gamblin Artist's Oil Colors — Safety Data Sheet: Yellow Ochre Dry Pigment (Fiche de données de sécurité : pigment ocre jaune en poudre - PDF),
INRS — Silice cristalline, fiche toxicologique n° 232.
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